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APPEL A CONTRIBUTION :


LANGUE ET DISCOURS :
le cas de l'Algérie et du Maghreb

 

Un principe d'évolution anthropologique atteste que l'homme change d'espèce en changeant d'outil. Avec l'invention de l'imprimerie, les cultures qui deviendront typographiques à partir du XVI e siècle en Europe, vont écrire leur histoire et celle des autres, parce que orales ou non écrites (au sens graphique). Le pouvoir de ces langues dites coloniales (anglais, français, espagnol) devenues internationales parce qu'institutionnalisées par le signe graphique (l'alphabet), se fonde sur leur double position de « sujet parlant » et de « locuteur » et pérennise leur représentation du monde. Le sujet parlant est celui qui produit l'énoncé, et le locuteur celui qui l'énonce (en fait l'énonciateur, celui qui le réalise) deux étapes nécessaires à la relation illocutoire inhérente à l'échange discursif ( O. Duclos ). Ce pouvoir va ainsi leur permettre de façonner leur vision du monde, c'est-à-dire concevoir le « soi » et produire « l'autre ».

Aujourd'hui les aires culturelles où ces « grandes » langues sont utilisées comme « langues secondes » ou « officielles » (l'Asie, l'Afrique, l'Amérique latine) recouvrent des continents entiers, dans lesquels la langue des locuteurs natifs initiaux (Grande Bretagne, Etats-Unis d'Amérique, France, Espagne) joue un rôle minoritaire dans les dynamiques langagières qui les caractérisent. En effet, quantitativement la population anglophone du monde est estimée à deux milliards cinq cents millions alors que la population native ne dépasse pas les cinq cents millions, soit 1/5 de l'ensemble. Dans les cas du Français et de l'Espagnol, même si ce rapport est inférieur, il varie du double au triple des communautés natives de la langue.

Compte tenu de cette domination numérique et sous l'effet de l'adaptation de cette même langue à des cultures parfois de civilisations très différentes appartenant à une grande diversité de groupes d'individus ou communautés les ayant adoptées, certaines pratiques voire même politiques langagières génèrent leur propre dynamique interne d'évolution linguistique (locale ou régionale) autonome, par rapport à celle de la langue initiale.

Quelques constats s'imposent :

•  On observe une perte du monopole normatif des natifs de la langue au profit d'une norme langagière nouvelle imposée par et pour les besoins des non natifs de la langue (procédé de « nativisation » de la langue, B. Kachru ).

•  Une dialectique discursive nouvelle s'instaure entre le locuteur non natif et la langue qu'il s'est réappropriée.

•  L'avenir de ces langues « re-normalisées » sera déterminé par les parts de marché que représentent ces langues, souvent co-extensives des variétés de la langue réappropriée.

En changeant de langue outil, ces communautés linguistiques et discursives vont reconfigurer les représentations de leurs espaces civilisationnels selon un double procédé :

•  Formatage des représentations culturelles et symboliques à la langue, souvent le besoin naissant des mots, transposés par interaction contactuelle.

•  Aménagements de la langue aux contraintes de représentation des environnements immédiats respectifs.

Ainsi, cette réappropriation – mutation ergonomique de la langue va induire un changement des fonctions discursives du locuteur non natif, qui passera de « locuteur » passif au statut de locuteur actif de par son nouveau pouvoir de sujet parlant, producteur d'énoncé, investissant et agissant sur la langue. Les représentations du réel (culturelles) et de l'imaginaire (symboliques) dans le monde vont donc enfin s'exprimer à partir d'une complémentarité/harmonie légitimées par l'adéquation des énoncés à leurs énonciateurs comme l'avait si justement déploré P. Ricoeur (2003, p. 580) à propos de l'histoire officielle « une forme retorse d'oubli est à l'œuvre ici, résultant de la dépossession des acteurs sociaux de leur pouvoir originaire de se raconter eux-mêmes ».

Ces observations nous amènent à repenser notre rapport à la langue affect (maternelle) et à la langue instrument (transactionnelle) renonciation et/ou complémentarité. La première étant celle de notre dimension humaine, la seconde sera celle de notre capacité à négocier notre survie dans les grands ensembles qui se dessinent à l'horizon. Notre propos est d'initier une réflexion critique sur les rapports de force qui caractérisent le marché des discours aujourd'hui et les représentations qu'ils ‘marketisent', au sein d'une même langue (avec ses variétés) ou de plusieurs langues mises en concurrence, en tentant de répondre aux questions/axes que nous soumettons aux auteurs éventuels :

D'une économie des langues  : n'assistons-nous pas à une régression des codes (les langues) au profit des registres (les modèles discursifs)? Dans quel cas, peut-on anticiper le médium de la « citoyenneté mondiale » ? Est-ce le sujet parlant (producteur d'énoncé) ou le nouveau locuteur (possesseur de la technologie téléinformatique et énonciateur) qui va déterminer les critères d'accès à la communauté mondiale ?

De la langue et des savoirs  : si « on peut toujours raconter autrement » ( P. Ricoeur ) un médium planétarisé impliquera-t-il nécessairement une ré-écriture « des histoires » ? Si les représentations du monde sont médiatiquement normalisées à l'échelle de la planète quel sera le devenir des imaginaires et variétés linguistiques pourvoyeurs d'ancrages identitaires ? Les débats sur une quête identitaire à partir d'une matrice linguistique ne deviendraient-ils pas obsolescents ?

De la langue et de l'imaginaire  : une fois « uniformisé et/ou homogénéisé » le beau restera-t-il une catégorie esthétique ? Qu'est-ce qui définira la qualité de ‘littérarité' (le beau verbal) : la profondeur humaine de l'énoncé ou l'immensité du champ de l'énonciation ?

Nous souhaiterions que ce numéro programmé d'Insaniyat puisse disposer de contributions susceptibles de nous éclairer sur ces questions, en partant bien entendu de recherches et travaux réalisés qui s'intéresseraient prioritairement, aux contextes algérien et maghrébin.

 

P/ Le comité de rédaction
Sidi Mohamed Lakhdar Barka

Mails: ‘insaniyat@crasc.dz' & ‘ insaniyat@crasc.org '

Dépôt des textes : fin février 2009

 

 


 

 
 
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