Le Sahara et ses marges
La publication d'un double numéro de la revue, portant sur le Sahara et ses marges septentrionales et méridionales se justifie par plusieurs raisons parmi lesquelles la vaste étendue spatiale de ce désert fragile s'étendant de l'Océan atlantique à la Mer rouge et mettant en contact le Monde africain et le Monde méditerranéen, les notables changements économiques, humains et culturels constatés durant le dernier demi siècle ainsi que son rôle géostratégique dans un monde en profonde mutation.
En dépit de contraintes naturelles sévères, le Sahara est resté pendant des siècles un territoire peu peuplé qui, depuis la décolonisation et les interventions volontaristes des nouveaux pouvoirs politiques des Etats africains, tend à devenir un espace en voie d'équipement, caractérisé par une urbanisation accélérée. Il est devenu un territoire, certes convoité à cause de ses richesses naturelles et de sa position géostratégique, mais aussi parcouru par des flux d'hommes, de marchandises, d'idées et de pratiques culturelles… ; en un mot, il est devenu un espace-lien entre les deux Mondes de la Méditerranée et de l'Afrique. A travers les travaux attendus, il s'agirait de rendre compte à la fois de la réalité de la vie économique et sociale de cette contrée, d'apporter des éclairages anthropologiques et culturels concernant des populations cherchant à s'adapter à la vie moderne et d'investir le champ des transformations subies par l'espace, l'économie et la société. Naturellement, toutes les disciplines de sciences sociales et humaines sont interpellées pour aborder ces sous-thèmes portant l'analyse de cet immense espace.
En ce début de siècle, les caractéristiques principales du Sahara et de ses marges se rapportent à un accroissement démographique élevé, à une amélioration de son équipement et à une urbanisation rapide et forte.
La multiplication des villes est certes différenciée entre les diverses régions sahariennes, mais le même constat peut être relevé : celui d'un étalement démesuré du bâti dans les grandes comme les moyennes ou les petites villes. Les nouveaux espaces résidentiels, planifiés et non planifiés, semblent poser de nombreux problèmes liés à la morphologie du bâti architectural, à l'installation de la voirie et des réseaux divers, de leur financement et de leur maintenance.... L'autre effet relevé de cette urbanisation porte sur la forte tertiairisation des activités commerciales dans toutes les villes face à la faiblesse manifeste de l'emploi productif ; majoritairement, l'emploi créé est le fait des institutions publiques administrant les subdivisions territoriales. Concrètement, la puissance publique, acteur le plus engagé dans le développement local y garde l'initiative dans la mise en valeur des ressources minières et énergétiques, la création d'emploi, le financement de l'habitat résidentiel, la réalisation des infrastructures, le relogement des populations démunies… De fait, au sein des tissus urbains se mettrait en place un sorte de composition sociale dans laquelle les cadres de l'administration voisineraient avec des employés, des catégories professionnelles indépendantes, des populations démunies relogées…, ce qui reste à étudier localement. Comment vivent alors ces populations dans la ville et ce, en s'appuyant sur la base de l'identité de chacune, de leurs représentations et de leur vécu ? Quelle place joue la culture locale ksourienne dans la ville ? Quelles sont les catégories sociales émergentes et vers quelles activités s'orientent-elles ? Comment ces groupes sociaux arrivent-ils à influer sur la vie politique locale ? Quelles relations gardent ces ‘urbains' avec leur campagne ?
En fait, les campagnes sahariennes connaissent, à des degrés divers, des transformations liées à l'exploitation de ressources naturelles (mines, énergie, eau,…), au tourisme et surtout grâce à la mise en valeur de terres agricoles par le biais de la réalisation de forages en eau profonde qui autorisent le développement de toutes sortes d'exploitations agricoles, allant du soutien en eau à la palmeraie traditionnelle à la grande exploitation moderne. Ce qui nous interpelle logiquement, ce sont les implications sociales et économiques des petites et moyennes exploitations, plus ou moins liées aux parcellaires agricoles traditionnels. Si les oasis se maintiennent tant bien que mal, c'est surtout leur fonctionnement par rapport à la société locale, sa culture et ses relations avec la ‘ville' qu'il nous faudrait sortir de l'ombre. Il s'agirait de mesurer leur degré de dynamisme en relation avec les petites et moyennes mises en valeur et la ville et ce, en tenant compte de l'apport réel pluriel de la puissance publique.
Bien plus et au-delà de cette analyse humaine, il faudrait mettre en lumière les divers aspects du patrimoine immatériel ksourien qui demeure passablement connu, voire délaissé : pratiques religieuses et profanes, collecte de poésie et de chants, recension de la littérature orale, pratiques actuelles des lieux sacrés, insertion de notabilités traditionnelles dans les structures politiques modernes, place des groupes de pression locaux dans la décision administrative…
Toutes ces relations régionales sahariennes s'effectuent à travers les grandes voies commerciales dont la route bitumée est aujourd'hui à la fois support essentiel de tous les échanges, outil de la croissance du bâti et vecteur des flux circulatoires à l'intérieur des territoires nationaux et entre les divers pays. C'est là une question d'actualité qui porte à la fois sur l'analyse de la mobilité interne d'un même territoire et surtout sur les migrations internationales allant du Sahel africain au Littoral méditerranéen avec l'objectif premier de s'installer en Europe. Comment se fait ce pénible transit pour les jeunes subsahariens et combien arrivent à se fixer durablement dans les pays de la marge septentrionale du désert ?
Enfin, les actions de la puissance publique demeurent primordiales dans toutes les actions du développement local qui, du reste, impliquent aussi de multiples acteurs sociaux (institutions, groupes sociaux, associations, notabilités, confréries religieuses…). De plus en plus, les villes deviennent des pôles qui structurent durablement les différents territoires sahariens et subsahariens. Dans cette zone bioclimatique fragile, les pouvoirs politiques centraux, responsables de la sécurité des populations sont interpellés périodiquement pour assurer une stabilité politique dans un monde soumis à des conflits de diverses natures (idéologies, ethnies, banditisme, terrorisme…) qui mettent en évidence l'importance géostratégique du Sahara et de ses marges.
P/Le comité de rédaction,
Abed Bendjelid
Mails : ‘ insaniyat@crasc.dz ' & ‘ insaniyat@crasc.org '
Dépôt des textes : 01 décembre 2009
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